Grand-Mère
Cécilia
morte à 104 ans

Grand-Mère Cécilia ?
Une montagne d’énergie, une bagarreuse, râleuse, au verbe haut qui tranche, tombe à tue et à toi, cingle, encourage.
Aurait aimé faire des études, devenir infirmière.
La guerre. La famille.
Restée à la terre, comme on dit.
Elle en a retourné de la terre, Grand-Mère, planté des céréales, taillé des vignes, fauché du maïs-fourrage, coupé des fougères pour faire de la litière -- en tandem indissociable avec grand-père Charles, son mari, son amoureux.
La complicité de ces deux-là.
Je soupçonne les champs et les forêts d’avoir été quelques bien doux abris à leurs tendres connivences.
Ah si les forêts et les champs pouvaient parler, Mémé !

Incroyables aussi toutes les séances où tu m’as aidée, de main de maître, à mémoriser les textes des pièces dans lesquelles j’étais engagée. Des qui aussi éreintants à fixer que ceux de Michaux.
Et tu ne lâchais pas.
Et Octave Mirbeau, Mémé ?
Tu aimais tellement la Célestine de son Journal d’une femme de chambre. Cette révoltée implacable qui exigeait qu’on la traite dignement. Femme de chambre, oui, mais femme et intelligente, non mais.
Ah tes colères et tes exaspérations envers les gens de pouvoir, ceux de l’autre classe à laquelle tu n’avais pu accéder faute d’avoir pu suivre des études.

Et tes inoubliables grillades au feu de bois, Mémé.
Ton tour de main exceptionnel. Comment tu saisissais la viande sur la braise, le moment où tu la retirais, la déposais sur un plat, faisais couler un filet d’huile sur sa surface,  la recouvrais d’un autre plat pour que les sucs s’exhaussent.

J’aurais aimé que tu finisses tes jours dans ta maison, à bêcher une rangée de patates ou à nourrir tes poules.
De même que j’aimerais mourir sur scène.