PRINTEMPS
Anne Lefèvre

Prolifération
Pandémie
Pourriture
Pauvreté
Putréfaction
Polémique
Protocole
Privation
Peste
Je renonce au p

Insupportable
Inimaginable
Inconcevable
Impensable
Je renonce au i

Énorme
Expiatoire
Effrayant
Exténuant
Exacerbant
Exécrable
Extrême
Expirant
Exterminant
Je renonce au e

Je renonce au p, au i, au e. Je fonce sur le t, le l, le s, sur toutes les lettres, sur toutes les entrées du dictionnaire, je surfe sur tout ce qui traîne pêlemêle, avec et sans masques, avec et sans raison, avec et sans horizons.
Je dérouille. Je m’illusionne. Je déguste. Sidération. Dépression. Je ramasse. J’encaisse. Je fais face.
Le truc qui s’abat sur ta tronche. La main de dieu sur ta tronche. Les plaies de l’Égypte. Les sauterelles par milliards dans tes bronches, par tous tes orifices, les œufs par milliards, les vers les asticots sous ta peau par milliards, la pourriture par milliards, les pustules par milliards, ça tu connaissais, tu savais.
La covid ?

La covid 19 ? Le scénar que t’aurais adoré imaginer que t’as même pas pu qui t’a même pas frôlé les neurones. Trop fantastique dingue surréaliste. Trop énorme. Trop. L’événement de l’événement. Imagine, plutôt non, active les gestes barrières le masque le gel la distance et constate « tous ensemble nord-sud-est-ouest tous ensemble en même temps dans la même marmite, dans le même chaudron, esprit es-tu là, si tu es là crève tout le monde ô virus sans frontières, ô toi virus de l’équité sans frontières et sans classes, ô sorcier des pires misères tu as entendu l’appel de ce siècle de transparence et d’exigence, tu répares l’histoire, égalité des chances et des genres pour toutes et tous, équité pour toutes et tous nord-sud-est-ouest, menace pareille pour toutes et tous, sans discriminations d’accents ni de teintes.
Un coup de maître.
Qui dans ce monde païen laïque libéré des dieux, qui pour imaginer concocter une pareille malédiction ?
Qui pour concevoir au réel une telle storytelling ?
Qui dans ce monde du tout possible - du quasi tout toujours résolu - qui pour envisager pareille tuile  accident catastrophe – à travers un virus aussi improbable qu’imperceptible insaisissable, surgi d’on ne sait où, qui t’explose le souffle en deux temps trois mouvements, te crashe sur le carreau en un jet de micro suspensions aussi perverses qu’assassines, sorties tout droit de tes naseaux ou de ceux de ton voisin, d’ordinaire sans conséquences ultimes, aujourd’hui bombes à retardements, fièvre douleurs étouffements, et si fièvre douleur étouffements, rajout de tuyaux et autres gâteries dans tes bronches sur fond d’hosto en urgence plus à cran que ça tu meurs.
Et le truc de proliférer pimpant par-dessus les haies et les cuvettes des toilettes, dans les salles d’attente et les cours d’écoles, au milieu des cintres et des livres, dans ta maison pas assez vaste pour tenir à distance ton père, ta sœur, ta grand-mère ou ta copine.
Et le truc qui prolifère de s’inventer des particularismes. Des variants : anglais, africains du sud, roumains, russes…
Et le truc qui prolifère de tenter de se singulariser chaque jour davantage, à moi le pompon de la singularisation, d’abord moi plus variant que toi, d’abord moi en premier et plus fort que toi, même.
Et le truc qui prolifère et se singularise de s’échiner en imaginations de singularisation et prolifération à la manière des gars et des filles de la téléralité, inluenceurs-seuses de tous poils en mal de socles et de sens.

Les plaies de l’Égypte. Les sauterelles par milliards dans tes bronches par tous tes orifices, les œufs par milliards, les vers les asticots sous ta peau par milliards, la pourriture par milliards, les pustules par milliards, ça tu connaissais.
La covid ? le truc qui écrase imperturbable sur son passage les vieux et les jeunes, les jeunes aussi oui, les fameux, les malins qui croyaient que seulement les vieux inutiles parqués en maison de retraite ou ephad ils ont assez vécu les vieux on va quand même pas s’empêcher de vivre pour les protéger, nous coûtent chers les vieux, ne rapportent plus rien, ont fait leur temps, on va quand même pas s’empêcher de vivre pour eux, place aux jeunes et aux 20 ans, souffrent les gars et les filles de 20 ans, peuvent plus danser, baiser à l’air libre, sur les terrasses des cafés, dans les restos, les boîtes de nuit, les cours des lycées, les bibliothèques, peuvent plus se baigner ni skier, peuvent plus pique-niquer sur les plages, sont traumatisés les jeunes, se suicident, se jettent sous les trains, sautent par les fenêtres, meurent de faim, se tuent à vélo dans des petits boulots  - tu les sonnes - pour te livrer des plats chauds. Oui la covid le truc qui écrase imperturbable sur son passage les vieux et les jeunes, les jeunes aussi oui.

Partout la peur. De mourir. D’attraper. De manquer.
Quand cette peur obscure hystérique sourde s’enfourne en toi à chaque instant, y’en a un qui revient en trombe, toque à la porte sans douter, il l’a facile le réflexe de l’ultra hyper sécurité pour toustes.
On l’exige toustes l’ultra hyper sécurité pour toustes – c’est ça qu’il nous faut, c’est ça qui est juste, c’est ça dont les gouvernements nous privent – c’est ça qu’il faut exiger le manger et dormir pour toustes à vie, la santé pour toustes à vie,
l’éternelle jeunesse
l’éternelle invincibilité
l’éternité
un salaire régulier à vie
pareil la beauté sans rides ni graisse
les dents sans carie ni abcès
les articulations sans trauma ni usure

Les virus, les plaies et les pestes en ce monde supra au taquet qui sacralise sanctifie le jeunisme à renforts de fesses hautes, poitrine et pectoraux implantés à volo, mèches rebelles savamment architecturées,
les virus, les plaies et les pestes qui fissurent et foutent à plat et à sac nos croyances en l’impunité, l’invulnérabilité, l’increvabilité, l’immortalité, ça fout un sacré désordre dans nos vies, ça crochète à l’envers nos neurones, ça défouraille en météorites plus tordu que ça tu meurs.

J’ai peur.
Tu as peur.
On a peur.
Peur de mourir.
Peur de souffrir.
Peur de manquer.
J’ai presque toutes ces peurs plus une.

Quand l’émotion prend le pas sur la raison
j’ai peur
Quand la peur prend le pas sur la raison et l’amour
j’ai peur

Peur des ordres et des contre ordres
des mobilisations aux coins des rues
des revendications moutonnières
des couleurs qui clivent

Les idéologues du désastre et du tourment
de la peur et la frustration
la haine à bout de bras
la division en étendard
- toujours
leur talent à attiser les tensions
- toujours
Peur.

Alors ? Face à tout ça ?
Encapsulée en tout ça qui va vient accuse geint condamne désigne résout commente ?
Pas de réponse
Pas de solution collectiviste la même valable pour toutes et tous.
Pas de vaccin anti souffrance.
Pas de vaccin anti maladie. Anti vieillissement. Anti jour et nuit. Anti pauvre et riche. Anti mal à l’âme.

Alors ?
Nouer des équipages d’amitié
Bousculer nos habitus.
Créer des oasis aussi divers et joyeux que nos diversités.
Rejoindre des oasis qui abritent le vivant.
Éphémère un jour à la fois,
Éternel un jour à la fois.
Renaître.

Alors le masque
La buée sur les lunettes
Le gel et le savon
– tu parles d’un drame
Se parler à distance
Ne pas pouvoir se biser à corps et à cris
- tu parles d’un drame

Alors
avec masque gel savon vaccin
te savoir là
te croiser aux heures ouvertes
se parler
bonjour
te savoir là
Renoncer à pointer des boucs émissaires.
Sortir de la peur
Inventer d’autres printemps.
Se parler.
Cette peste passera.
Ne pas laisser nos peurs tuer le printemps.